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Yooga
les débuts


Deuxième partie
Galerie Yooga



L'art européen est arrivé au Japon au 16ième siècle, en même temps que les portugais et les jésuites. Durant la fermeture du pays, de 1639 à 1853, les hollandais ayant toujours la permission de commercer avec le Japon et de se rendre au port de Nagasaki, et plus particulièrement après 1720, date à laquelle l'importation de livres occidentaux n'étant pas reliées au Christianisme fut de nouveau permise, les progrès artistiques occidentaux étaient, du moins en partie, connus des artistes japonais. Mais ce n'est qu'après la réouverture du Japon que l'immense progrès de l'Occident, tant artistique que technologique, frappa le Japon de plein fouet. Il devint alors nécessaire de différencier l'art occidental de l'art nippon. Le premier fut appelé yooga, c'est-à-dire "image étrangère" et l'autre nihonga, soit "image du Japon".

Le premier artiste à s'intéresser à l'art occidental et à intégrer quelques techniques dans ses oeuvres est peut-être Ogawa Haritsu (1663-1747). Il utilisa essentiellement les techniques de modelé, laissant de côté la perspective.

Mais le premier artiste important à pratiquer les techniques occidentales de peinture à l'huile, de perspective, de clair-obscur et de gravure sur cuivre, fut Shiba Kokan (1738-1818). Il commença sa carrière en faisant des estampes ukiyo-e, mais intéressé par l'art occidental, il fit un long séjour à Nagasaki et s'y consacra par la suite exclusivement. Ses dessins sont particulièrement beaux.

D'autres artistes du même genre, comme Endo Den'ichi, Wakasugi Yasohachi (1759-1805), Tani Buncho (1763-1840) et surtout Araki Jogen (1773-1824) étaient aussi actifs durant la période Edo. Le dernier est sans doute le membre le plus éminent de sa famille, l'une des deux, les Ishizaki et les Araki, qui vivaient à Nagasaki et qui étudiaient et pratiquaient l'art hollandais au profit du gouvernement japonais.

Plusieurs oeuvres de cette époque ne sont pas sans rappeler celles qui étaient faites en Amérique à la même époque : il y a une certaine naiveté et une impression d'artificialité, presque d'amateurisme qui se dégage.

L'influence artistique occidentale peut aussi être retrouvée dans les oeuvres japonaises de maîtres comme Watanabe Kazan, Maruyama Okyo et Katsushita Hokusai.

Mais comme on l'a vu, ce n'est qu'après la réouverure du Japon que l'art occidental devient une force majeure. D'abord le gouvernement créa le bureau pour l'étude des documents occidentaux. Cet organisme s'intéressait tant à la cartographie, qu'au dessin et à l'architecture. C'est là que Takahashi Yuichi (1828-1894) s'initia à l'art occidental. Il bénificia ensuite de l'enseignement de Charles Wirgman (1835-1891), un journaliste-illustrateur brittanique. Takahashi fonda ensuite sa propre école à Tokyo. On peut dire de cet artiste qu'il est le premier artiste yooga de calibre européen. Son fils adoptif, Takahashi Genkichi (1858-1913), sera aussi peintre.

Ensuite viennent Hyakutake Kaneyuki (1842-1884) et un peu plus jeune Kunisawa Shinkuro (1847-1877), qui étudia la peinture avec John Wilcolm à Londres et fonda l'école où Asai Chu étudia.

Conscient du retard du Japon face à l'Occident, le nouveau gouvernement Meiji lança ensuite un vaste programme d'apprentissage des choses occidentales. Le programme consistait d'abord à recruter des professeurs et ingénieurs qui allaient travailler au Japon et former des japonais à leurs art et technique, puis à envoyer à l'étranger pour des formations avancées les meilleurs éléments du pays. Une distinction entre les différents pays occidentaux fut faite par les missions diplomatiques envoyées en Europe et en Amérique pour voir ce qui devait être appris, chaque pays étant retenu pour sa force dans un domaine particulier. Dans un premier temps, si les choses navales, ferroviaires et industrielles seront brittaniques, les choses militaires et législatives françaises, et les choses de l'éducation allemandes, l'art sera italien.

Un des premiers professeurs d'art à enseigner au Japon fut Antonio Fontanesi (1818-1882), un peintre qu'on dit polyvalent, influencé par l'École de Barbizon. Il arriva en 1876 et enseigna le dessin à l'École des Beaux-Arts du Ministère de l'Industrie, rattachée à la Grande École de Technologie, car pour les japonais la peinture était d'abord et avant tout une technique. Fontanesi aura comme collègues le sculpteur Vincenzo Ragusa (1841-1927) et Giovanni Cappelletti, responsable des cours préparatoires.

Parmis les élèves de Fontanesi, on compte Asai Chu (1856-1907), Goseda Yoshimatsu (1855-1915) et Yamamoto Hosui (ou Hosei, 1850-1906). Ce dernier fut un des premiers à aller étudier à l'étranger, en 1878 à Paris dans l'atelier de Jean-Léon Gérôme. Il rencontra et collabora avec Judith Gautier, rencontra Victor Hugo et encouragea Kuroda Seiki à ses débuts.

Son ami Goseda Yoshimatsu le rejoignit deux ans plus tard et étudia avec Léon Bonnat. Yoshimatsu étudia d'abord au Japon avec Charles Wirgman. Il fut le premier japonais à participer au Salon de la Société des Artistes Français. Ses dernières années furent difficiles. Il est le fils de Goseda Horyu (1827-1892), un artiste ukiyo-e influencé par les techniques occidentales et qui fut le professeur des deux amis.

La généalogie de Horyu est intéressante. Outre son fils Yoshimatsu, elle compte son fils adoptif, Goseda Horyu II (1864-1943), et sa fille Watanabe Yubo (1856-1942), qui était mariée à Watanabe Bunzaburo (1853-1936), et tous ces gens étaient peintres dans le style occidental.

Un autre élève important de Fontanesi, mais surtout pour son activité d'enseignement, est Koyama Shotaro (1857-1916). Bon peintre, mais surtout excellent dessinateur et aquarelliste, il fut le professeur de Aoki Shigeru, Sakamoto Hanjiro, Kanokogi Takeshiro et Mitsutani Kunishiro, que nous verrons plus en détails plus loin.

Comme on l'a vu, Asai Chu fut d'abord l'élève de Kunisawa Shinkuro avant d'étudier avec Fontanesi. Mais quand ce dernier dut retourner en Italie en 1878, Asai compléta sa formation par lui-même. Son style sombre fut d'abord apprécié, mais dès 1893, quand Kuroda Seiki reviendra de Paris avec l'enseignement de Raphaël Collin, et une peinture plus claire, il fut moins populaire. Ce n'est qu'en 1899 qu'Asai Chu pu aller compléter sa formation en France. De retour au Japon, il enseigna à Kyoto et eu au moins deux étudiants qui seront importants : Yasui Sotaro (1888-1955) et Umehara Ryuzaburo (1888-1986).

Les oeuvres de cette première génération ne me semblent en fait pas aussi sombres que l'on se plait à le dire. Elles le sont en tout cas beaucoup moins que celles de l'École de Barbizon à laquelle on les fait remonter. Elles sont souvent formellement parfaites. Le sujet, la composition, le dessin, la perspective, tout est un bon exemple d'art réaliste. Techniquement sans surprises, elles ne sont cependant pas sans inspiration, sans émotion, sans intérêt.

Très tôt, quand les peintres formés au Japon iront étudier à l'étranger, si certains iront en Italie et d'autres à Londres ou en Allemagne, c'est la France qui accueillera le plus grand nombre d'élèves. Mais ceux-ci seront à la recherche de l'Art, le vrai, celui qui est établi, pas les recherches des impressionnistes, pourtant contemporaines de leurs études. Même la prochaine génération intéressée par le plein-airisme ne le sera pas par l'Impressionnisme, que le Japon ne découvrira qu'avec quelques trente ans de retard. Les peintres français qui auront la plus grande influence sur la formation des artistes japonais seront Raphaël Collin, Jean-Paul Laurens, Fernand Cormon et Charles E. A. Carolus-Duran.

Dans les années 1880, une réaction anti-art occidental eut lieu. Dix ans auparavant tout devait s'occidentaliser, on envisageait même d'abandonner le japonais au profit de l'anglais. En 1882 les oeuvres yooga furent bannies des manifestations officielles et en 1883 l'École des Beaux-Arts fut fermée.

Cette réaction est en partie due à l'influence d'Ernest Fenollosa (1853-1908), qui fut celui qui révéla aux japonais la valeur et l'intérêt de leur art et de leur artisanat, le Japon ne faisant pas une distinction claire entre les deux. C'est sous son influence et celle de son ami Okakura Tenshin que se développa le style nihonga, le mouvement Mingei et qu'en 1887 l'École Nationale des Beaux-Arts (aussi appelée École des Beaux-Arts de Tokyo) fut fondée, mais ce n'est pas avant 1896 que, sous la pression constante des artistes et des élèves, le département d'art occidental ne fut créé.

La résistance - le bérêt sur la tête, le mégot aux lèvres et un fromage qui pue en bandouillère - s'organisa autour de Asai Chu et de Koyama Shotaro, qui en 1889 fondèrent la Société Meiji des Beaux-Arts (Meiji Bijutsukai), association organisant ses propres expositions et défendant l'art à l'occidentale.

Un des membres intéressants de la société est Kawamura Kiyoo (1852-1934). Élève de Kawakami Togai (1827-1881) - un précurseur lié à Takahashi Yuichi et Koyama Shotaro - il étudia la peinture jeune, mais se destinant au droit et à la politique, il alla en 1870 étudier aux États-Unis. Dès 1872 cependant il se retrouva à Paris, puis à Venise en 1881, où il demeura huit ans, à étudier la peinture. Il fonda au Japon sa propre école, participa à la fondation de la Société Meiji et son style, qui fait un usage intéressant de la couleur, se japonisera avec le temps.

Toutes ces querelles entre tenants de l'art japonais et de l'art occidental n'empêcheront pas Fuji Masazo (1853-1916) de se rendre à Paris. Il choisira d'entrer dans l'atelier de Raphaël Collin, jeune académiste vaguement influencé par l'Impressionnisme, formé par Bouguereau et Cabanel, mais considéré comme un progressiste. C'est sous l'influence de Fuji que Kuroda Seiki (1866-1924) abandonna ses études de droit pour étudier à ses côtés, bientôt suivi par Kume Keiichiro (1866-1934).

Ce n'est qu'après le retour de Kuroda et Kume, et l'introduction du nouveau style qu'ils rapportaient d'Europe, que l'art occidental rentra en grâce. Les japonais, qui avaient pensé avoir fait le tour de l'art occidental, venaient de réaliser qu'il évoluait. Les deux artistes deviendront professeurs à l'École Nationale des Beaux-Arts, et instruiront leurs élèves dans l'art du plein-airisme, enseignant un réalisme à mi-chemin entre l'Académisme et l'Impressionnisme, et fonderont en 1896 une nouvelle association pour promouvoir la peinture claire : la Société du Cheval Blanc (Hakubakai).

Kuroda pendant ses études fréquenta assidûment la colonie artistique de Grez-sur-Loing et plusieurs des toiles de ses débuts ont les environs de ce village comme sujet. Par l'intermédiaire de Collin, il rencontra Puvis de Chavanne. Son retour au Japon fut souligné par le scandale d'une de ses toiles, un nu peint en France, qui fut malheureusement détruit lors de la Seconde Guerre Mondiale. Cela ne l'empêcha pas d'obtenir un important poste de professeur et d'ouvrir, avec son ami et collègue Kume, une école de peinture. Vers la fin de sa carrière il tenta de japoniser son style et d'intégrer à la peinture occidentale des éléments de peinture japonaise.

Kume Keiichiro a eu une carrière comparable et fréquenta les mêmes amis : Fuji et Yamamoto. Il voyagea beaucoup et exposa dans de multiples expositions internationales. Mais il cessa pratiquement de peindre assez tôt, se consacrant à l'enseignement et à des tâches administratives. Son activité d'enseignement, comme celle de Kuroda, fut des plus importantes pour le développement de l'art de style occidental au Japon.

La liste de leurs élèves est impressionnante, du moins pour un japonais. Elle compte d'abord Okada Saburosuke (1869-1939) et Fujishima Takeji (1867-1943), qui formés dans un premier temps deviendront maîtres-assistants, puis Wada Eisaku (1874-1959) et Shirataki Ikonosuke, qui iront comme leurs maîtres étudier à Paris avec Collin.

Fujishima Takeji n'a qu'un an de moins que Kuroda et Kume. Il fut orphelin jeune et démontra un talent précoce pour les arts. Il commença par étudier la peinture traditionnelle avant de suivre l'enseignement de Yamamoto Hosui revenu de Paris, puis de Kuroda Seiki. Son "retard" ne l'empêcha pas de devenir un des principaux professeurs de l'École des Beaux-Arts, ni d'aller étudier en France et en Italie, avec Fernand Cormon et Carolus-Duran. En Europe, il subit l'influence de Cézanne et de Boldini. Il sera aussi reconnu en tant qu'illustrateur.

Okada Saburosuke vécut à Osaka et Tokyo et fut exposé encore enfant à l'art occidental. Il entra d'abord dans le cercle de Asai Chu, mais fut tellement impressionné par les oeuvres de Kuroda qu'il joignit ce dernier, qui avec Kume devient son mentor. Il étudia à Paris avec Raphaël Collin. De retour au Japon, il enseigna à l'École des Beaux-Arts et fréquenta les milieux artistiques d'avant-garde, s'intéressant aussi à la littérature et au théâtre. Il créa sa propre école, avec Fujishima Takeji.

Ses oeuvres sont parfois dans un style traditionnel japonais, car il pratiqua les estampes, fondant en 1931 la Nihon Hanga Kyokai, et Kawase Hasui et Mamoru Hiyoshi, deux artistes shin-hanga, sont parmis ses élèves.

En parallèle, une autre lignée d'artistes japonais, plus conservateurs et souvent élèves de Asai Chu et Koyama Shotaro, affiliés donc à la Société Meiji des Beaux-Arts, comme Yoshida Hiroshi (1876-1950), Nakagawa Hachiro (1877-1922), Nakamura Fusetsu (1866-1943), Kanokogi Takeshiro (1874-1941) et surtout Mitsutani Kunishiro (1874-1936) iront bien aussi à Paris, mais entreront à L'Académie Julian sous la direction de Jean-Paul Laurens, un peintre d'histoire, et défendront un art beaucoup plus académiste. Avec Watanabe Shinya (1875-1950), Oshita Tojiro (1870-1912) et quelques autres, ils fonderont la Société de Peinture du Pacifique (Taiheiyô Gakai).

La Presse à l'époque opposait systématiquement Asai Chu et Kuroda Seiki, comme les maîtres des deux écoles concurrentes, celle "de la résine" et "l'école pourpre". Mais en fait la réalité est toute autre. Asai Chu et Kuroda étaient amis, et Asai étant allé à Paris tardivement fréquentait les ténors de l'école "concurrente" là-bas. Il alla peindre à Grez-sur-Loing comme Kuroda et développa vers la fin de sa vie une manière beaucoup plus claire, influencée par le plein-airisme.

Mitsutani Kunishiro et Kanokogi Takeshiro ont bien des points communs. Tous deux originaires de Okayama, élèves de Koyama Shotaro (Mitsutani fut d'abord l'élève de Goseda Horyu), puis de Laurens à Paris, Kanokogi bénificia du mécénat de la famille Sumitomo, alors que son confrère reçu celui de Ohara Magosaburo, l'industriel et collectionneur qui fonda le musée qui porte son nom à Kurashiki et qui est l'une des premières et des plus importantes collections privées du Japon. Mais contrairement à Kanokogi qui joindra Asai Chu et enseignera avec lui à Kyoto, demeurant très traditionnel, Mitsutani au fil des années, étudiant Cézanne et Matisse, développa un style de plus en plus simple et coloré. C'est qu'on n'arrête pas le progrès, même si on peut le ralentir...

Ogawa Sanchi (1868-1928) étudia l'art nihonga à Tokyo avant d'aller continuer ses études à Chicago où il s'intéressa aux vitraux. Il travailla dans plusieurs firmes fameuses dans le domaine et revient au Japon en 1911 où il fit des lampes et surtout de splendides vitraux dans un style art nouveau proche de Tiffany, mais qui intègre des thèmes et une esthétique japonaise traditionnels. Il illustra aussi des livres.

Vous pouvez lire la suite.





Asai Chu
Le Village de Kotaba
1893



Kuroda Seiki
Étude pour : en racontant une ancienne histoire d'amour



Okada Saburosuke
Portrait de Jiro Okabe, 1898



Fujishima Takeji
L'éventail noir



Mitsutani Kunishiro
Le Tapis écarlate



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