Il est particulièrement difficile de comprendre et d'expliquer les concepts esthétiques japonais. Il semble que les mêmes mots reviennent continuellement pour les expliquer. Aussi ils évoluent dans le temps et laissent place à de nouveaux concepts, qui finalement ne semblent qu'une nouvelle appellation de la même chose. |
Par contre, l'art japonais s'apprécie bien mieux quand on a saisi quelques concepts de base. Essayons de nous y retrouver. |
Wakarimashita signifit "compris". Les japonais l'utilisent fréquemment pour confirmer qu'ils ont bien compris ce qu'on vient de leur dire. |
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Dans l'esprit japonais, la nature a beaucoup d'importance. C'est que le pays jouit d'une nature abondante et facile, qui serait sans menaces majeures, si ce n'était des volcans, typhons et autres raz-de-marées. Les saisons en particulier, sont un sujet apprécié. Cette esprit saisonnier apparaît non seulement dans l'art, mais aussi dans la cuisine, la cérémonie du thé, les jardins, et même l'aménagement des intérieurs et les uniformes qui changent deux fois par année. Dans la poésie et l'art traditionnels japonais le symbole a souvent plus d'importance que l'objet représenté, car on cherche plus à évoquer un sentiment qu'à simplement montrer quelque chose de beau. Aussi au lieu de composer l'image avec des points de fuite, comme en Occident, on va la diviser en zones pleines et vides, comme yin et yang, et créer un effet de mouvement qui dirigera l'oeil. Les images seront cadrées de façon à tronquer les parties superflues, créant un message essentiel et dynamique. Au Japon la forme a parfois plus d'importance que le fond. La danse, la musique, la sculpture même, dans leurs formes traditionnelles, sont des arts d'imitation et de reproduction, alors que la peinture nihonga, la céramique et les jardins évoluent, s'actualisent. Tout cela a ses origines dans la sensibilité esthétique nippone, et l'influencent aussi à leur tour. À l'époque Heian (794-1192), la noblesse était au pouvoir. Elle avait un style de vie raffiné et élégant, dispendieux, qui peut encore être vu dans les romans de cette époque, comme Genji Monogatari. Les concepts esthétiques alors dominants étaient furyu et yugen. Le premier est l'idée de bon goût, de culture, d'élégance, et est donc un concept élitiste, pour se démarquer du commun, de la masse servile. Le concept de yugen est plus difficile à saisir. Il est ancré dans le bouddhisme et réfère à l'idée d'ambiguité, d'incertitude, de mystère, de secret, d'obscurité, de calme, de profondeur, d'élégance, de tristesse ou de nostalgie, et s'adresse en général aux choses au-delà de ce que l'on peut comprendre intellectuellement, du premier coup. Il est associé aux concepts de yojo, qui est l'art de suggérer les choses, de les faire comprendre sans les décrire, et mujo, celui d'élégance dans la fragilité et le changement. Ces valeurs sont particulièrement utilisés dans la poésie tanka et le théâtre no, et ont leurs racines dans des concepts chinois. Le concept de shibumi, qui vient de l'adjectif shibui (qui littéralement signifit "astringent"), s'applique à la beauté dans la sobriété, la simplicité, voir l'austérité. C'est une élégance dans la réserve. Il est à mettre en parallèle avec l'idée de mono no aware, qui signifit le charme des choses tristement belles, éphémères, qui passent. On verra plus loin que ces concepts reviendront sous d'autres noms. Durant les périodes Kamakura (1192-1333) et Muromachi (1333-1568), les samurai prennent le pouvoir, les marchands développent une culture originale et le bouddhisme entre dans une période de populisme et de millénarisme. Le concept de yugen va évoluer dans deux directions opposées. Il sera appliqué d'un côté à l'art voyant et pompeux, et de l'autre à la relation entre l'homme et la nature, que l'on retrouve dans les jardins, l'architecture rustique et l'arrangement floral. C'est cette branche qui nous mène aux concepts "classiques" de wabi et sabi développés dans un esprit zen, surtout pour la poésie haiku, la cérémonie du thé, et ses arts affiliés, comme la céramique, l'arrangement floral, la peinture à l'encre et la calligraphie. Littéralement l'adjectif wabishi signifit esseulé ou misérable. Il prendra avec le terme wabi l'idée de solitude et de pauvreté, mais dans le sens d'être détaché et libre du matérialisme et des préoccupations. Ici aussi on a les idées de calme, de simplicité, de rusticité, de modestie et de raffinement. On a dit que c'était l'art de trouver la richesse dans la pauvreté, et la beauté dans la simplicité. Un jardin de pierres zen est wabi. De son côté, sabi vient de l'adjectif sabishi, qui veut dire seul, vieux, calme et même résigné. Avec le mot sabi on décrira les choses imparfaites, les choses transitoires, qui témoignent du passage du temps, dans une idée de sagesse, de mélancolie et de fatalité. La meilleure illustration qu'il m'ait été donnée de lire est celle d'un vieux manteau de cuir, ayant vécu, qui a bien plus de caractère et de charme que quand il était neuf. Il y a certainement des différences subtiles entre tous ces termes, mais wabisabi (la fusion des deux concepts), qui est comme l'aboutissement de l'évolution esthétique au Japon, donne les concepts essentiels à comprendre, à savoir la beauté de ce qui est simple, et celle de ce qui passe. Une fleur des champs est wabi; la branche morte est sabi. Six autres concepts Fukinsei est l'asymétrie. Les chinois sont symétriques; les japonais asymétriques. Avez-vous remarqué comment les fleurs dans l'ikebana forment habituellement un triangle? La même idée de balancer les choses dans un mouvement, est dominante dans les bonsai, les jardins, la peinture et même l'arrangement des plats dans le kaiseki. Kanso est la brièveté, la simplicité, même l'abstraction. Si vous considérez l'aikido ou le iaido vous voyez qu'on y privilégie le mouvement minimal, le plus efficace et le plus simple possible. La peinture zenga et les karesansui (les jardins de pierres) illustrent bien ce concept. Koko décrit l'austérité, la maturité, ce qui est vénérable. C'est aussi l'idée d'aller à l'essentiel. Dans les temples shinto on vénère des arbres centenaires. Dans les jardins on apprécie le vert-de-gris, la rouille, les branches mortes, le lychen... choses qui expriment l'âge et le temps qui passe. Shizen est le naturel et l'absence de prétention. Les japonais privilégient les matériaux naturels. Par exemple, il n'y a généralement pas de plâtre se faisant passer pour du marbre, et le bois est souvent laissé tel quel. Ils aiment aussi les céramiques raku utilisées pour la cérémonie du thé, ou les lampes de papier. Datsuzoku est un concept que je ne comprend pas bien. C'est peut-être l'idée d'aller au-delà des apparences, de privilégier le non-dit. Les japonais se comprennent "à demi-mots". En fait, ils aiment l'ambiguité, l'absence d'engagement, les symboles et les codes. Ainsi le lièvre symbolise l'automne et la grue une longue vie... Seijaku est la recherche du calme, du silence, de la paix, choses extrêmement rares, au Japon comme ailleurs, selon mon expérience. Les bains publics ont traditionnellement un mur représentant le mont Fuji. L'idée est de provoquer le calme et la détente. La cérémonie du thé n'est au fond qu'un long exercice visant à atteindre le calme, et la méditation va jusqu'au vide intérieur. L'esthétique aujourd'hui Si on entend encore très souvent certains des termes que nous venons de voir, il est aussi courant d'associer aux choses japonaises les qualificatifs de "minimaliste" et de "fonctionnel". Ils sont à mettre en filiation avec le wabi, la beauté dans la simplicité. La musique de Kitaro, les films de Ozu, l'architecture de Ando héritent de cette valeur. De son côté le sabi peut expliquer la fascination pour les saisons, depuis les fleurs des cerisiers au printemps, qui meurent en pleine beauté, jusqu'aux feuilles rouges de koyo, qui disparaissent dans un dernier flamboiment. Il y a aussi sans doute beaucoup de sabi dans le conformisme social et la fatalité du caractère nippon. Mais tout au Japon ne découle pas du wabisabi. Le kabuki, les peintures de Ito Jakuchu, le temple Toshogu de Nikko, les enseignes de Ginza ou Shinjuku n'ont rien ou très peu de ce qu'on associe généralement à l'esthétique japonaise. La danse moderne buto et les tambourinaires du groupe Kodo cherchent à provoquer de fortes émotions, qui sont en opposition avec le calme et la réserve, mais pas nécessairement la simplicité, du wabisabi. Les matsuri, qui sont des manifestations populaires, souvent d'origine shinto, n'ont rien de calme et de réservé. Et puis de tout temps au Japon il y a eu un goût pour le flamboyant, le surchargé, le grandiose, qui trouve sa place dans la mode (les kimono brodés par exemple) et l'architecture (les salles couvertes de peintures et de dorures). Aujourd'hui ce qui est prestigieux ou à la mode, mais pas nécessairement de bon goût, vient souvent d'Occident. Cela satisfait cependant un goût bien japonais. On croise Louis XVI et Louis Vuitton, le hip-hop et le gothique, l'architecture post-moderne et l'insignifiance hollywoodienne. Que ce soit dans les manga, les drama, le j-pop, la mode - dans tout le consommateurisme - il y a un étourdissement par le bruit et l'éphémère qui domine, comme partout ailleurs. Il faut aller chercher les valeurs esthétiques japonaises dans la tradition et l'histoire, car on ne les voit plus que peu. Mais d'une certaine façon elles sont vivaces : elles survivent dans l'inconscient collectif. Elles apparaissent en filigrane, dans des détails de la vie quotidienne.
Êtes-vous iki ou yabo? Iki donne l'idée de ce qui est simple, improvisé, direct, réservé, temporaire, original et raffiné. C'est le qualificatif que se donnaient les gens de la ville, en contraste avec le manque de raffinement des paysans et des samurai. Le terme peut s'employer pour un objet, une situation ou une personne. Cette dernière sera donc chic, spirituelle, calme et ouverte d'esprit. On ne peut pas utiliser ce terme pour parler des choses artistiques, prétentieuses, permanentes, compliquées, voyantes ou kawaii. L'opposé est busui (qui signifit littéralement "non-iki") ou yabo. Sont yabo les choses et les gens manquant de raffinement et d'élégance, qui sont bruyants, superficiels, vulgaires, snobs, ennuyants ou enfantins. Il semble que le terme s'applique de nos jours aux situations irritantes, manquant d'élégance et de spontanéité, et aux gens stricts, engoncés dans des principes, aux ambitieux et aux perfectionnistes. |