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Subarashi

un jardin au Japon


En Europe on classe les jardins en "à la française" ou "à l'anglaise". On oublie généralement ceux "à l'italienne" qui donnèrent naissance au gallo-jardin. Au Japon, et bien que l'influence première fut chinoise, les jardins sont originaux et se reconnaissent au premier coup d'oeil comme japonais.

En japonais, un jardin se dit niwa. Il ne faut pas le confondre avec le jardin public à l'occidentale, qui se dit koen.

Subarashi signifit "splendide" ou "magnifique". Ça a un peu aussi le sens de "c'est super!"




Le Japon encore enfant s'est tourné vers la Chine, comme vers un oncle d'Amérique. Ce pays immense et riche offrait alors une culture impérialiste, qui influença non seulement le Japon, mais aussi la Corée et le Vietnam. Son rayonnement commercial ira jusqu'en Inde et en Indonésie, voir jusqu'à Rome et Venise par la route de la soie. À partir de l'époque Asuka (593-710) et jusqu'à l'époque Heian (794-1192), la noblesse japonaise entretint de réguliers contacts avec la Chine des Tang, y puisant un style de vie sophistiqué, mais qui rapidement sera adapté aux goûts nippons.

Le bouddhisme, le confucianisme, la peinture, la calligraphie, les caractères chinois, plusieurs milliers de mots, le thé, l'urbanisme, l'architecture et avec elle les jardins, vinrent de Chine, ou au moins la version chinoise révolutionna la conception japonaise de ces choses. Nara et Kyoto sont fameuses pour leur plan "à la chinoise", c'est-à-dire carré, les temples, bien que différents de ceux de Chine, utilisent des techniques de construction chinoises, et les nobles, dans leur recherche de raffinement, de culture et de plaisirs, entourèrent leurs palais de jardins imposants, comme en Chine.

Histoire et catégories des jardins japonais

L'architecture japonaise de l'époque Heian, utilisée pour les palais de la noblesse, est appelée shinden-zukuri. Elle était constituée d'un bâtiment principal flanqué de pavillons reliés entre eux par des corridors couverts, entourant sur trois côtés un grand espace se prêtant à merveille aux jardins. Ceux-ci étaient vastes et on les voyait depuis un bateau glissant sur un étang, dans des expéditions où l'on composait de la poésie et buvait du sake au son de la musique, ou d'un pavillon surplombant les eaux.

Ailleurs, dans les espaces laissés par les bâtiments et les corridors, on créait des cours où un petit jardin était installé, habituellement sur un thème. On avait la cour des glycines ou celle des paulownias. Ces petits jardins étaient appelés tsubo niwa, le tsubo étant une mesure de surface équivalant à peu près à deux tatami.

Rapidement la noblesse s'amolissant dans ces plaisirs trop fins perdit le pouvoir au profit de la classe des guerriers, et à l'époque Kamakura (1192-1333) un shogun sera le maître du pays. Ces nouveaux maîtres avaient des goûts plus austères, des manières plus rudes, du sang sur les mains, mais ils avaient aussi besoin des signes extérieurs du pouvoir. Ils se firent donc aussi construire des palais et des temples, avec des jardins, et pratiquèrent les arts, mais de façon moins efféminée, souvent dans un esprit zen. Et au fil du temps la culture des bushi ira en se sophistiquant.

Les propriétés de la classe des guerriers étaient généralement moins grandes que celles des nobles, et n'avaient donc pas l'espace nécessaire pour accueillir un étang assez grand pour le parcourir en bateau. Il fut sévèrement réduit, et le jardin se visita dorénavant à pied. L'idée était d'offrir au promeneur plusieurs points de vue, habituellement dans un parcour escarpé, avec collines artificielles, chute d'eau et une île au centre de l'étang, avec un pont.

Commençant à l'époque Kamakura et continuant à l'époque Muromachi (1398-1573) se développa un nouveau style architectural pour la noblesse et la classe des samurai appelé shoin-zukuri. Il correspond à l'idée que l'on se fait généralement d'une maison traditionnelle japonaise. Le shoin est une pièce de prestige, à la fois salle d'étude et de réception. Les pièces sont en enfilade avec des cloisons légères et amovibles (shoji et fusuma). Il y a des tatami, un tokonoma, des étagères à plusieurs niveaux et des vérandas. Ce développement permit l'apparition d'un nouveau genre de jardin, inspiré des tsubo niwa que nous avons vu plus haut, qui est fait pour être vu de la maison, et non plus comme un lieu de promenade. Le shoin ouvrait sur ce jardin et on pouvait se promener sur les vérandas pour l'admirer.

En parallèle de ceci, les temples s'ornaient aussi de beaux jardins. Le bouddhisme de la fin de l'époque Heian et de l'époque Kamakura vit le développement du mouvement de la Terre Pure, qui promet au fidèle une renaissance dans le paradis occidental du bouddha Amida. Les temples cherchèrent donc à recréer une vision de ce paradis, dans une approche microcosmique, une île dans un étang représentant le paradis tant désiré. La perspective donnait symboliquement sur l'ouest, et des lotus, symboles du bouddhisme, abondaient généralement dans l'étang.

Mais à l'époque Kamakura, quand les guerriers prendront le pouvoir, ils imposeront leur vision du bouddhisme, le mouvement zen, avec sa cérémonie du thé, l'ikebana, le théâtre no, la peinture à l'encre zenga, et les fameux jardins secs, appelés karesansui.

Le concept est rattaché à la peinture à l'encre, qui représente les montagnes et l'eau par des surfaces noires et blanches. Le jardin est immobile. Il est souvent microcosmique et représente l'univers tel que décrit par le bouddhisme, des îles dans un océan. On racle ses vagues sur le sable. Les îles sont des pierres, parfois elles supportent de la mousse. Ces jardins servent à la méditation. Ils sont la quintessence du jardin japonais.

Et puis comme on l'a vu, le bouddhisme zen est à l'origine de la cérémonie du thé. Celle-ci nécessite un lieu particulier, une hutte où se retirer de la vie quotidienne. Elle est traditionnellement dans un jardin, appelé roji, qui commence par une aire d'attente couverte, et se prolonge, comme un voyage symbolique, du bruit et des préoccupations vers la paix de la cérémonie du thé. C'est en quelque sorte un jardin de promenade miniature, conçu pour créer l'effet de détachement désiré. Les lanternes (ishidoro) et les bassins (tsukubai), que l'on associe habituellement au jardin japonais, y trouvent leur origine, étant dans ce contexte des accessoires utiles et non seulement décoratifs. Ces roji s'intègrent parfois dans des jardins de promenade beaucoup plus grands.

En fait, les maison de thé auront une forte influence sur la shoin-zukuri. On conservera le plan général de ces pièces de prestige, mais on les construira avec des matériaux rustiques, dans un style appelé sukiya-zukuri, qui ouvrira sur les mêmes splendides jardins. Et la maison deviendra une espèce de retraite campagnarde.

Il y avait au Japon un système de castes. Au sommet étaient les nobles, mais comme on l'a vu, leur pouvoir est nul. Suivent les samurai, puis les artisans, les paysans, et enfin les marchands, qui sont au bas de l'échelle, car ils ne produisent rien. Il n'y a après eux que les hors-castes, les burakumin, bouchers, acteurs, prostituées... toutes ces personnes que le bouddhisme a rejetées comme impures, et les coréens.

Mais à l'époque Edo (1603-1868) les marchands étaient souvent riches, parfois très riches, presque autant que les plus riches guerriers et que certains nobles. Ils développèrent toute une culture des plaisirs, dépensant là leur argent, étant privé de tout pouvoir. Ils visitaient les geisha et les courtisanes, allaient au kabuki, achetaient des estampes ukiyoe, supportaient l'école artistique Rimpa, et se faisaient construire des maisons "de ville", souvent sobres vues de l'extérieur, mais luxueuses en dedans, dans un style architectural appelé omoteya-zukuri, associant la boutique, la résidence et l'entrepôt. Ces maisons longues et étroites avaient besoin de cours intérieures, pour la lumière et l'aération, et ces espaces devinrent de petits jardins, héritiers des tsubo niwa de la noblesse.

Ces petits jardins, qui sont comparables en miniature à ceux que l'on regarde de la véranda, et les jardins secs sont ceux que le design moderne et l'architecture contemporaine utilisent le plus volontier. En fait, ce sont maintenant souvent les mêmes.

Concepts et structure

Un jardin japonais est formé de quatre éléments : les plantes, les pierres, l'eau... et la main de l'homme. Car les japonais reconnaissent que je jardin n'est pas un lieu naturel, et que son artificialité doit être, en quelque sorte, signée. Cette main apparaît par exemple dans les lanternes et les bassins.

Le jardin japonais, comme l'art, la cuisine, et l'âme japonaise en général, est une chose saisonnière. Le jardin changera au fil des saisons. Les plantes sont choisies et arrangées pour obtenir le meilleur effet aux différents temps de l'année.

Les pins, les azalées, les podocoms (maki) et les buis (tsunge) constituent souvent la base végétale du jardin. On les taille souvent en boule, et derrière il y a de plus grands arbres qui forment un fond. Sur ceci on placera des éléments où focaliser l'attention. En hiver ce seront les petits senryo et leurs fruits rouges. Au printemps, on ira voir les cerisiers en fleurs. En mai on jouira des iris et en juin des hydrangées. En août éclosent les gloires du matin et en septembre les hagi. L'automne est célébré autour du momiji, le splendide érable du Japon, et ses délicates feuilles rouges. La mousse est aussi souvent vue, avec les fougères, le lierre, le lichen et même des champignons. Dans les grands jardins, les pins cryptomères ou le bambou trônent majestueusement.

Dans cette catégories végétale on peut aussi mettre les clôtures de bambou et les ponts de bois, qui font en quelque sorte le lien avec le domaine de la pierre et celui de l'homme.

Les pierres constituent la colonne vertébrale du jardin. Il y a une façon traditionnelle de les arranger, sortant de terre et donnant une impression de force et de stabilité. Mais on trouve aussi le sable et le gravier, et pas seulement dans les jardins secs. Dans les jardins de temple, on trouve des groupes de trois pierres qui représentent une triade, un bouddha et ses deux acolytes. Et il y a de nombreux accessoires, comme les lanternes, les bassins, les ponts et les pavés, qui sont souvent en pierre.

Dans un jardin japonais pour la promenade, l'eau est omniprésente. Il y a un étang, une chute d'eau, des ruisseaux... Même dans un jardin "panorama", une masse de pierre peut représenter une chute d'eau, et les jardins secs, comme on l'a vu, sont des métaphores de l'océan. En hiver la neige, au matin la rosée, la pluie même concourent à cette présence de l'eau. Et toute cette eau permet la présence des koi (les carpes multicolores), des tortues, des grenouilles, voir des canards, des aigrettes ou des cormorans dans un grand jardin.

Un des aspects les plus intéressants et les plus caractéristiques du jardin japonais est le shakkei, ou "paysage emprunté". L'idée est d'intégrer dans le jardin quelque chose qui est en dehors, souvent des montagnes ou de grands arbres, de façon à avoir l'impression qu'ils font parti du jardin. Il y a une technique où on divise le jardin en deux, créant une espèce d'arrière-scène, qui fait le lien avec la perspective, tout en cachant les choses indésirables, comme la maison du voisin.

Et puis il y a les sons. Il y a les shishi-odoshi, des tubes de bambou qui se remplissent lentement d'eau, qui basculent, se vident et font un bruit en retombant, originalement destinés à faire fuir les cerfs et les sangliers, qui mangeraient autrement vos délicates plantes. Il y a l'eau qui cascade. Et en été on accroche des furin, des petites cloches qui tintent dans le vent, et qui aideraient à créer une impression de fraîcheur pour combattre la chaleur humide de l'été.



Recommandations

Les japonais, comme beaucoup d'autres cultures, aiment les triades. Il y a trois jardins dans le pays qui sont considérés comme les trois plus beaux. Ce sont Korakuen à Okayama, Kenrokuen à Kanazawa et Kairakuen à Mito. Les deux premiers sont superbes, le dernier un peu moins. Certains d'ailleurs le remplacent par Ritsurin à Takamatsu. Ce sont les jardins de grandes familles de daimyo qui ont été sélectionnés à l'époque Edo. Ils sont grands et offrent des espaces gazonnés, des étangs, des boisés de pruniers et de cerisiers à voir au printemps, des collines artificielles...

À Kyoto, il y a des temples fameux pour leurs jardins. En fait il y en a plus que je peux en citer ici. Parmis les meilleurs, on trouve Ryoanji (et son jardin sec), Tenryuji (et son jardin de promenade avec étang), Kinkakuji (et son fameux pavillion d'or), et surtout le superbe Katsura Rikyu, propriété de l'Empereur, que l'on peut visiter gratuitement avec une autorisation de l'Agence Impériale.

Tokyo est moins bien garni de jardins traditionnels que Kyoto, mais Korakuen et Rikugien sont beaux. Cependant ne manquez surtout pas Sankeien, à Yokohama, qui serait dans les trois plus beaux grands jardins du Japon, si j'avais mon mot à dire. Et puis à Kamakura, on trouve le beau jardin de Hasedera (près du grand Bouddha), celui de Meigetsuin à Kita-Kamakura, fameux pour ses hydrangées, et encore celui de Hokokuji, à l'est de Hachimangu, fameux pour ses bambous. En automne, allez voir les érables à Engakuji ou à Myohonji.

Si vous allez voir le château de Himeiji, à côté on trouve Koto-en, un ensemble de neuf jardins installé sur le site des maisons des samurai qui vivaient autour du château. C'est inspiré de la tradition, mais moderne. C'est très intéressant.

Si vous vous rendez jusqu'à Matsue, poussez un peu jusqu'à Yasugi et visitez le musée Adachi, dont le jardin a été voté pendant plusieurs années le plus beau du Japon par le Journal of Japanese Gardening. C'est une splendeur. Le second est celui de Katsura Rikyu (que nous avons vu plus tôt à Kyoto) et le troisième Yamamototei (qui est à Tokyo, mais beaucoup plus petit).




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