Dans les média occidentaux, dès que l'on aborde quelque chose de japonais, on entend trop souvent : "c'est zen". Les gens s'imaginent qu'au Japon, parce qu'il y a une tendance vers le minimalisme et le fonctionalisme, tout est zen. C'est évidemment faux. Il y a un art très chargé, habituellement aristocratique, ou à l'usage des nouveaux riches qu'étaient les shogun et leurs daimyo, et le peuple, comme nous le verrons ici, n'est habituellement pas zen, ces préoccupations n'étant généralement pas à leur portée. |
C'est comme d'imaginer qu'en Occident un fermier ou un ouvrier peut mener la vie d'un moine, d'un ermite ou d'un philosophe. |
Littéralement wa signifit "harmonie", mais par extension c'est un préfixe signifiant "japonais". Ainsi washitsu signifit "pièce japonaise" (avec des tatami et des shoji), wagashi devient "sucreries japonaises" et wagyu fait référence au boeuf à la japonaise, dans le style "de Kobe". |
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Au Japon, la distinction n'est pas faite clairement entre l'art et l'artisanat, entre les beaux-arts et les arts appliqués. Des artistes, fameux pour leur peinture, créent des illustrations pour les laques et les kimono, et les oeuvres de potiers sont exposées dans les musées à côté de chef-d'oeuvres picturaux. Il y a cependant une différence importante entre ce qui était produit pour l'élite, par exemple les laques avec image en poudre et feuilles d'or ou les kimono en soie brodés dépeignant des scènes saisonnières, et ce que le commun des mortels utilisait quotidiennement. Mais au Japon, il semble toujours y avoir un intérêt pour les beaux objets. Aussi simples et fonctionnels que ces objets du commun peuvent être, ils sont souvent beaux et faits avec soin, et sont l'héritage d'une tradition, parfois centenaire, qui nous touche encore aujourd'hui. Le terme mingei a deux significations. Littéralement il signifit "art populaire" ou artisanat. Il a été créé en 1926 par Yanagi Soetsu (1889-1961), qui était philosophe et critique d'art. Mais le terme se rapporte aussi à la Nihon Mingei Kyokai, l'association japonaise des arts populaires, mouvement que Yanagi fonda avec ses amis potiers Hamada Shoji (1894-1978), Kawai Kanjiro (1890-1966), Tomimoto Kenkichi (1886-1963) et Bernard Leach (1887-1979). À l'ère Meiji, le Japon s'ouvrant au monde connu une modernisation foudroyante. Les arts populaires, qui florissaient depuis toujours dans des centres fameux, se virent concurrencer, presque au point d'extinction, par des produits industriels, souvent inspirés de l'Occident, moins chers car produits en masse. L'idée de Yanagi et de ses confrères était de reconnaître la valeur de ces arts populaires, d'en faire la promotion, d'en assurer la survie. Yanagi écrivit un livre fameux, "L'Artisan inconnu". Avec ses amis il collectionna les oeuvres mingei et fonda le Nihon Mingei Kan, un musée à Komaba (Tokyo). Ils fondèrent aussi le journal Mingei qui est publié depuis 1931. Il n'y a pas de définition claire et définitive de l'art mingei. Si à l'origine l'aspect fonctionnel primait, on trouve aujourd'hui des objets reprenant les techniques traditionnelles, mais qui ne seront jamais utilisés. Ce sont des objets esthétiques qui illustrent la beauté des objets usuels, mais qui rejoignent les objets d'art. Cependant il semble toujours que ces objets peuvent être qualifiés de simples. Ce style, fonctionnel et minimaliste, est très apprécié au Japon, où des valeurs esthétiques centenaires, le shibumi notamment, ont encore un grand impact. Cependant Yanagi donna quelques critères de ce qu'il considérait comme mingei :
C'est en collectionnant des céramiques coréennes que Yanagi réalisa que les plus belles pièces n'étaient pas l'oeuvre d'individus, mais du génie collectif coréen. Se tournant vers le Japon, il considéra les oeuvres de Mokujiki Gogyo (1718-1810), un prêtre bouddhiste qui sculpta des dizaines de milliers de statues grossières alors qu'il voyageait à travers le Japon. Yanagi en arriva à la conclusion que ces sculptures, qui traduisent les espoirs et les idéaux des gens ordinaires, étaient plus belles que celles fameuses que l'on peut admirer dans les temples. Un peu à la même époque, il découvrit la poterie de style Tamba, dont les décorations sont causées par des cendres qui tombent au hasard sur les pièces lors de la cuisson. Yanagi réalisa alors que la beauté de ces objets n'est pas dû au travail conscient d'un individu, mais au hasard et au labeur de générations d'artisans inconnus. Yanagi créa alors le concept - et le mot - mingei pour différencier ces objets des oeuvres d'art, destinées à la contemplation, et de ce qu'il appella kogei. Ce dernier terme s'applique aux oeuvres mingei, mais aussi à celles d'artisans "aristocratiques" et aux produits industriels. Il est une catégorie plus large, mingei étant le meilleur de cette catégorie. Les premiers exemples d'oeuvres mingei seraient d'après certains les poteries des époques Jomon et Yayoi, ainsi que celles provenant des "six vieux fours" (roku koyo) d'Echizen, Shigaraki, Seto, Tokoname, Tamba et Bizen durant la période Heian, mais la majorité de ce qui est aujourd'hui considéré comme mingei remonte à l'époque Muromachi (1333-1568), surtout parce que la façon japonaise de vivre, telle que nous la concevons aujourd'hui, a été établie à cette époque. La seconde moitié de l'ère Edo, période économiquement faste, verra un développement important d'oeuvres mingei et d'oeuvres d'art en général. Aujourd'hui, les arts traditionnels japonais sont encouragés par le gouvernement, dans un effort de préservation, grâce à la loi sur la Propriété Culturelle, qui couvre l'art, l'artisanat, les arts de la scène et même les outils et les jeux traditionnels. On classe habituellement les métiers d'art japonais en six grandes catégories :
Il y a aujourd'hui plusieurs musées consacrés au mouvement Mingei. Outre celui de Tokyo, il y a ceux de Osaka, Kurashiki (près de Okayama) et Tottori. À Kyoto, on peut visiter la maison de Kawai Kanjiro et y admirer ses oeuvres. Le parallèle entre ce mouvement et celui de l'art nouveau, qui cherchait, en Europe au tournant du dix-neuvième siècle, à préserver le travail artisanal face à une industrialisation galopante, est remarquable. De plus il est intéressant de constater que si ces oeuvres mingei devraient en théorie être utilitaires et anonymes, elles sont souvent exposées et signées, comme des oeuvres d'art, et les collections s'étendent souvent aux estampes, notamment celles du mouvement sosaku hanga.
Tomitomo Kenkichi étudia à Londres de 1908 à 1910. Il a été influencé par Charles Morris et le mouvement Arts and Crafts. Il s'intéressa d'abord à la musique, puis à l'architecture, aux textiles et aux arts graphiques, pour lesquels il fut influencé par le mouvement sosaku hanga. De retour au Japon, il rencontra Bernard Leach et commença à faire de la céramique. Il participera au mouvement Mingei, mélangeant ce style à une influence occidentale, dans des services à thé ou à café par exemple, chinoise et même arabe. Il sera surtout fameux pour cette partie de son oeuvre. Kawai Kanjiro est né dans une famille de charpentier et tout au cours de sa vie montra un intérêt pour l'architecture et le travail du bois. Il fit de nombreuses sculptures et des meubles originaux pour son usage personnel. Il était aussi calligraphe, mais c'est en tant que potier qu'il devient célèbre. Dans toute son oeuvre, il déploit un goût pour le simple, le rustique et le fonctionnel, appréciant les traditions japonaise et coréenne, mais développant un style original en faisant de multiples expériences. Il refusa toute sa vie les honneurs (et même le titre de Trésor National Vivant), se plaisant à fréquenter les gens simples, qu'il appréciait beaucoup. Hamada Shoji fut l'élève de Itaya Hazan. Il sera l'ami de Kawai Kanjiro, Bernard Leach et Yanagi Soetsu, ce qui le place au coeur du mouvement mingei. Il fonda son studio à Mashiko (Tochigi), qui devint un centre important du mouvement. Il développa un style simple mais raffiné, géométrique, avec des tons sobres, de bruns et de blanc-crème. Il vécut en Angleterre de 1920 à 1923 avec Bernard Leach. Il fut nommé Trésor National Vivant en 1955. Bernard Leach est né à Hong Kong. Il étudia les arts en Angleterre, puis s'installa au Japon en 1909 où il étudia la céramique avec un maître japonais. Il y fréquenta les gens du groupe Shirakaba, par lesquels il connu William Morris et le mouvement Arts and Crafts. Il essaya avec son ami Hamada de fusionner les techniques et les styles asiatiques et européens de céramique, leur démarche s'étendant dans les arts, la philosophie, le design et l'artisanat. Son activité s'étend à la conception de meubles. Il retourna vivre en Angleterre en 1920 où il contribua au developpement de la société artistique de St-Ives. |